J’ai chez moi une tasse. Je ne l’ai pas achetée,
mais récupérée. Cette tasse est cylindrique, mais
possède un fond carré ainsi qu’une anse. Elle est
par sa forme absolument banale et parmi un millier
de tasses, il n’y aurait aucune raison de choisir
celle-ci plutôt qu’une autre.
Elle a un fond carré. Cette forme est, pour un
fond de tasse, la pire possible. Elle crée la plus
désagréable expérience d’usage que l’on puisse
imaginer pour une tasse ; non pas lorsqu’on l’utilise
pour boire, mais lorsqu’il faut la laver (action
qui fait partie intégrante de l’usage du produit
«tasse»). Une fois rempli de thé, de café, de chocolat
chaud, un dépôt vient systématiquement se
déposer au fond, comme dans toutes les tasses.
Mais, la forme de ce fond empêche toute simplicité
de nettoyage, car dans ses angles, les dépôts
colmatent et deviennent très laborieux à laver à
l’éponge, à la main et même au jet d’eau. Cette
tasse est définitivement un mauvais objet, car dans
la conception de sa forme il a été négligé une des
étapes qui constituent la vie usuelle de l’objet ;
la vaisselle. Bien qu’elle soit correcte sur tous les
autres points d’usages (poids, diffusion thermique
de la céramique, anse) cette simple forme carrée
à la base de l’objet, suffit à gâcher l’expérience
complète de celui-ci et ceci totalement involontairement,
car je ne peux pas croire que son designer
ait sciemment créé cette forme pour nuire au bon
déroulement de la vaisselle quotidienne. Ainsi,
par appréhension de ce qui suivra l’utilisation première
de cette tasse, je ne l’utilise plus.
Préambule
Cette analyse succincte révèle l’impact et l’importance
considérable qu’ont les concepteurs sur
le quotidien. Un seul facteur a été oublié dans la
conception de l’objet et avec ce seul paramètre
mal appréhendé qu’est la «lavabilité», la tasse devient
presque inutilisable.
Si j’évolue aujourd’hui en tant que designer,
c’est principalement par volonté de supprimer les
sources d’insatisfactions personnelles, que je crois
pouvoir être commune. Le domaine du design est
vaste et à cause de ses multiples aspects sociaux,
techniques, politiques, historiques et prospectifs,
il est difficile d’y adopter une attitude stable et
satisfaisante pour l’esprit. Autrement dit, être designer
pour moi c’est avant tout faire face à de
nombreuses remises en question personnelles et
troubles théoriques. En choisissant d’agir pour
les autres de cette manière, s’installent dans nos
pensées toutes sortes de contradictions, de dissonances
et de paradoxes étranges. Pourtant je
continue de penser, de fabriquer, de proposer des
hypothèses.
C’est avec la volonté d’éclaircir un tant soit peu
ces troubles intrinsèques à la conception matérielle,
que j’ai entamé mes recherches en Design
Produit, présentées en 2020 sous la forme d’un
mémoire.